Les câbles sous-marins télégraphiques transatlantiques: la conférence du 18/05/2015 avec ses illustrations

 

Les câbles sous-marins télégraphiques transatlantiques: 1850 - 1914: la France et les USA face à la domination britannique

 

1. Une première campagne de pose agitée

Le 29 juillet 1858, 4 navires sont réunis par 52°02' de latitude Nord et 33°18' de longitude Ouest, c'est à dire au milieu de l'atlantique Nord, à égale distance de l'Irlande vers l'Est et de Terre-Neuve vers l'Ouest.



Trois de ces navires appartiennent à la Royal Navy, le quatrième à la US Navy:

 


Mise à disposition par sa très gracieuse majesté Victoria, reine du Royaume-Uni, de Grande-Bretagne et d’Irlande [on n’ajoutera le titre d’Impératrice des Indes qu’en 1876],

HMS Agamemnon, une frégate à trois mâts "man-of-war" de 2ème classe, deux ponts, 91 canons, 860 hommes, 70 m de long, 3 200 tonneaux, construite en 1852, qui s'est couverte de gloire en bombardant Sébastopol lors de la guerre de Crimée ("Russian war"); il y a 2 ans, en 1856, l'Agamemnon a été désarmé et motorisé à Portsmouth avec deux lignes d'arbres d'hélice. l'Agamemnon est commandé par le Captain Moriarty et accompagné et assisté par HMS Valorous, bâtiment de servitude et d’aide aux manœuvres

 

Mise à disposition par la US Navy,

la frégate à vapeur USS Niagara, 5 630 tonnes de déplacement, plus de 100 m de long (record du monde à l'époque), construite en 1855 par le chantier George Steers (constructeur du célèbre yatch America qui rapporta l'America's Cup au New-York Yatch Club en 1857), et la plus rapide aussi, puisqu'atteignant 12 nœuds sur son unique ligne d'arbre. Le Niagara est commandé par William L. Hudson (1794 - 1862) qui s'est rendu célèbre, à l'issue des guerres napoléoniennes, en bataillant en méditerranée contre les pirates barbaresques et les ottomans ("US second barbary war", 1815).

Le Niagara est assisté par HMS Gorgon (mise à disposition par la Royal Navy).


L'Agamemnon et le Niagara sont chargés chacun de 1 200 nm[1] de câble et équipés sur le pont d'une machinerie spécifique (mise au point par le remarquable ingénieur William E. Everett) pour laisser filer leurs câbles respectifs au fond de la mer tout en les retenant mais sans risquer les rompre.


L'Agamemnon est prêt à faire route à l'Est vers Valentia harbor sur la côte irlandaise (813 nm) et l'objectif du Niagara est Trinity bay, à Terre-Neuve (882 nm)


Il s'agit donc de poser un câble entre l'ancien monde et le nouveau monde en vue d'échanger des signaux électriques:


avec l'assistance des bateaux accompagnateurs et de plusieurs chaloupes, l'extrémité du câble stocké sur le Niagara est hissé sur le pont de l'Agamemnon et une épissure est soigneusement réalisée entre les deux sections de câble, puis cette jonction est délicatement mise à l'eau et coulée jusqu'à toucher le fond (1500 brasses ou fathom soit 1 829 m de hauteur d'eau) grâce à une fonte en plomb:

L'ensemble de cette manœuvre est donc réalisée en pleine mer, par houle de 3 à 5 m.



Et c'est la quatrième fois en un mois que ce rendez-vous des divers bâtiments et cette manœuvre acrobatique ont ainsi lieu au milieu de l'Atlantique:

La première fois, début juin 1868, avant de d'atteindre le point de rendez-vous midatlantique, un véritable ouragan - l'un des pires de toute l'histoire de l'atlantique nord - s'est déchaîné sur la flotte,

les bateaux ont néanmoins pu continuer leur navigation jusqu'au point prévu mais, après la pose de l'épissure au fond, pendant la pose des deux demi-câbles, la liaison électrique s'est rompue quand les deux bâtiments poseurs n'étaient séparés que de 12 (=2X6) nm. Donc, on coupe ces petites sections que l'on abandonne au fond et on recommence la manœuvre;

la deuxième fois, c'est quand 2X80 nm de câble ont été posés que la rupture électrique se produit. On recoupe, on recommence la manoeuvre, l'épissure, etc. et cette troisième fois, c'est après un total de 2X250 nm de pose après l'épissure que le défaut se reproduit, ce qui contraint l'ensemble des bâtiments à revenir à Queenstown en Irlande après avoir coupé et abandonné au fond les poses effectuées.

Le découragement ne faisant pas partie des équipements embarqués, après un réapprovisionnement, la flotte repart de Cork le 17 juillet, avec moins d'enthousiasme qu'en juin mais, cette fois-ci, il semblerait que la malchance se soit éloignée: à bord des deux navires poseurs, on sait tout de suite si la pose est réussie ou pas: même avec la moitié de l'atlantique entre eux, les deux bâtiments sont toujours reliés par les sections de câble déjà posées de chaque côté de l'épissure: ils ont d'importante batteries à bord et peuvent donc en permanence communiquer ou tout au moins vérifier la réalité de la continuité électrique sur toute la longueur du câble posé et à poser.


Pour cette quatrième tentative d’août 1858, la pose semble donc bien se passer; elle n'est pas exempte cependant de nombre d'alarmes et d'inquiétudes: coupure du courant pendant une heure et demie mais qui se rétablit sans explication, frayeurs sur les dynamomètres qui mesurent des tensions mécaniques sur le câble largement capables de l'arracher, nouvelle tempête, etc..


La pose se conclut le jeudi 5 août par deux atterrissements triomphaux à quelques heures d'intervalle, l'un à Trinity bay à Terre-Neuve et l'autre à Valentia bay en Irlande.

La liaison télégraphique entre Terre-Neuve et New-York avait été préalablement réalisée et c'est donc dès le 5 aout 1858 que Cyrus Field, le patron de ce fantastique projet "The Atlantic Telegraph Company", expédie de Terre-Neuve à New-York et en relai à toutes les grandes villes américaines déjà raccordées par télégraphie terrestre, un message triomphant clamant sa réussite historique.


On ne peut imaginer l'explosion d'enthousiasme provoqué par cette annonce dans tout le pays: saluts au canon, pavillons envoyés, cloches sonnant des heures durant, poèmes et chansons spécialement composés et entonnés sur les places, célébrations religieuses, banquets géants, etc. Des orateurs exaltés parlent du "roi Cyrus" ou de "Cyrus le Grand", l'un d'eux déclamant: "Colomb dit: il y a un monde, faisons-en deux, mais Field dit: il y a deux mondes, n'en faisons qu'un!".

Le 16 août, on publie les messages suivants échangés via le câble entre la reine Victoria et le Président américain James Buchanan:


"Au président des Etats-Unis, Washington:

La Reine souhaite féliciter le Président pour la réussite de cette grande réalisation internationale, qui a interessé la Reine au plus haut point.

La Reine est convaincue que le Président partage ses voeux fervents pour que le câble électrique qui relie désormais la Grande Bretagne et les Etats-Unis constitue un lien de plus entre ces nations dont l'amitié repose sur des intérêts communs et une estime réciproque.

La Reine se réjouit donc de cette communication avec le President et lui renouvelle tous ses voeux pour la prospérité des Etats-Unis."

Réponse du président américain:


"Washington City, le 16 aout 1858.

A Sa Majesté Victoria, Reine de Grande Bretagne:

Le Président remercie sa Majesté la Reine de ses félicitations et lui présente à son tour les plus cordiales des siennes, à l'occasion du succès de cette grande entreprise internationale rendue possible par la science, les talents et l'indomptable énergie de nos deux pays.

Il s'agit d'un triomphe bien plus glorieux - car bien plus utile à l'humanité - que toutes les conquêtes remportées sur les champs de bataille.

Avec la bénédiction du ciel, puisse l'Atlantic Telegraph être un lien de paix éternelle et d'amitié entre nos nations soeurs et un instrument destiné par la Divine Providence à diffuser la religion, la civilisation, la liberté et la loi partout dans le monde.

Dans cette perspective, toutes les nations de la Chrétienté ne devraient-elles point s'unir dans l'engagement que cet ouvrage sera à jamais neutre et que les communications qu'il permet resteront protégées dans leurs transmissions vers leurs destinataires, même au coeur des hostilités?

James Buchanan"

Et le 18 août, Cyrus Field débarque à New-York: c'est une véritable hystérie collective qui saisit cette ville, toujours friante de manifestations en tous genres: une parade monstre est organisée en son honneur le 1er septembre,


qui se termine par des feux d'artifices si gigantesques qu'ils provoquent l'incendie du toît de l'hôtel de ville.


L'enthousiasme pour le câble transatlantique est tel que le célèbre joaillier new-yorkais Tiffany & Co va mettre en vente comme souvenirs des morceaux du câble en surplus avec un certificat d'authenticité signé de Cyrus Field soi-même!


Pendant ce temps, depuis la fin de pose du 5 août, environ 400 messages ont été échangés entre les deux continents, mais presqu'exclusivement de caractère technique, entre ingénieurs et opérateurs télégraphiques. En effet, les performances du câbles se révèlent très médiocres, avec de nombreuses coupures de liaison inexplicables durant des heures et des réceptions de signaux de qualité aléatoire.

En fait, le 1er septembre, le jour même de la grande fête à New-York , une coupure totale est constatée sur le câble, localisée après enquête et mesures à 270 nm à l'Ouest de Valentia, le point d'atterrissement Irlandais, à peu près au niveau de la rupture du plateau continental, au démarrage des grands fonds océaniques.


Voilà donc une entreprise gigantesque, quatre années d'efforts et 350 000 £ d'investissements réduits à néant, plus de 2 200 nm de câbles irrécupérables, perdus au fond de l'océan. Et pourtant, loin de désespérer et de jeter l'éponge, la même équipe va évaluer les raisons de l'échec, les corriger et recommencer, réunir à nouveau les hommes, les techniques, les dollars et les livres et va finir par réussir lors des nouvelles campagnes de 1865 / 1866.

Entretemps, de 1858 à 1865, plus d'activité de câble sous-marin transatlantique chez les anglo-américains: en effet, en 1859, nous sommes en pleines crises annonciatrices de la "civil war", la guerre de sécession, la première guerre "moderne" qui éclate en juillet 1861 et qui s'achèvera en avril 1865 après le massacre de 617 000 combattants.


Avec moins d'incidences directes sur les câbles sous-marins, la période 1861 - 1867 est également celle de la calamiteuse intervention française au Mexique qui conduit les USA à s'opposer à la France pour chasser du Mexique nos soldats, au moment même où la guerre prusso-autrichienne se conclut par une victoire claire de la Prusse à Sadowa (1865) et laisse donc la France isolée face à la Prusse.

Dans l'ambiance de relations internationales aussi tendues et complexes, de nouveaux accords et investissements pour des câbles télégraphiques intercontinentaux deviennent donc des exercices de diplomatie voués à l'échec.

Mais commençons par le commencement: en quoi consiste exactement la télégraphie sous-marine?

2. Les débuts de la télégraphie électrique


Le télégraphe via câble (sous-marin ou terrestre), c'est bien sûr du télégraphe électrique qu'il s'agit.


Or, en France, le réseau du télégraphe "aérien" ou "optique" ou encore "sémaphorique" de Claude Chappe a fait depuis 1795 l'objet d'un déploiement très important, quoique très majoritairement réservé à l'état et aux armées. En 1846, notre Administration du télégraphe, dont une ordonnance prescrit que 80% de ses inspecteurs seront issus de Polytechnique, gère 5 000 km de liaisons entre 534 stations.


Pendant la première moitié du XIXe siècle, des savants et physiciens surtout européens multiplient les découvertes et applications relatives à l'électricité, qui vont permettre, par étapes et par approximations successives, comme pour toutes les technologies nouvelles, de mettre au point la télégraphie électrique via câbles:


> 1750 (pour mémoire) l'électricité statique identifiée par l'américain Benjamin Franklin

> 1800: la pile électrique mise au point par l’italien Alexandre Volta

> 1820: l’électromagnétisme par le danois Hans Christian Oersted

> 1820: l’électro-aimant par André-Marie Ampère et François Arago

> 1820: le galvanomètre par Marcel Deprez et Arsène d’Arsonval et Johann Schweigger

> 1831: l'induction électromagnétique par Michael Faraday


Il faut d'ailleurs noter que la transmission de signaux à distance constituera la première application "industrielle" qui fera sortir de leur cabinets de curiosité les phénomènes électriques découverts par ces "amateurs distingués des sciences"


et pour lesquels les ingénieurs et les entrepreneurs vont se mobiliser:


Le principe du dispositif de la télégraphie électrique est toujours le même, bien que les diverses mises en oeuvre paraissent fort différentes:


Et donc, y a-t-il un véritable précurseur / inventeur de la télégraphie électrique et dans quel pays?


La réponse est, comme toujours, multiple et souvent sujette aux diverses fiertés nationales:


> Le premier à transmettre via des fils métalliques un véritable courant électrique ("voltaïque") permettant de répéter sur un cadran distant le mouvement d'une aiguille sur un cadran "émetteur" et donc de "télé-désigner" des lettres ou des chiffres serait un certain Jean Alexandre, (soit-disant fils naturel de Jean-Jacques Rousseau), ouvrier doreur à Poitiers en 1790: avec le support de M. Cochon, préfet de la Vienne, il tente de présenter son invention au premier consul en 1802 mais il se heurte au refus de Chaptal, le grand chimiste, ministre de l'intérieur à cette date, qui, sans avoir jamais assisté à une démonstration du dispositif ni entendu son inventeur, décrète que le télégraphe aérien lui est bien supérieur. Mais, comme Alexandre (mort en 1832) n'a jamais voulu dévoiler les détails de son invention qui n'a donc pas pu être mise en oeuvre de façon opérationnelle, on ne peut lui attribuer aucune parenté ni influence de son invention sur les divers systèmes qui vont bientôt fleurir rapidement dans toute l'Europe:


> 1832: le baron Pavel Lvovitch Schilling, diplomate russe d'origine allemande (né en Estonie en 1786) fait à Saint-Pétersbourg une démonstration devant le tsar d'un télégraphe à 5 aiguilles commandées à distance via 6 fils de platine (5 + 1 pour le retour) par un clavier à touches permettant de coder les chiffres de 1 à 10 puis toutes les lettres et signes via un dictionnaire (concept qu'il aurait développé dès 1825). Nicolas 1er fut suffisamment intéressé pour nommer en 1837 une commission chargée d'évaluer les conditions d'installation d'une liaison de ce type entre Saint-Pétersbourg et le palais impérial de Peterhof. Mais Schilling meurt cette même année 1837, ce qui fait disparaître son projet dans la Neva!


Et cette année 1837 est décidément essentielle dans l'histoire de la télégraphie électrique car elle voit aussi apparaître quasi-simultanément dans des pays différents les principales réalisations qui vont en déclencher le succès mondial:

> 1837: en Ecosse (Edimbourg) Richtie et Alexander imaginent un dispositif analogue à celui de Schilling mais avec 30 fils (pour désigner 20 lettres + 10 chiffres);

> 1837: à Munich, le télégraphe magnétique du physicien / astronome Carl August von Steinhein effectue une démonstration sur 5km entre son observatoire et un faubourg de Munich, avec trois innovations capitales:


* un seul circuit voltaïque, donc seulement 2 fils sur la distance et même un seul dès 1838 quand Steinhein découvre que le retour peut se faire par la terre,

* codage à 3 moments (courant dans un sens, courant dans l'autre sens, pas de courant)

* impression du résultat par points sur une bande de papier déroulante devant deux stylets;


> 1837: en Angleterre, le télégraphe électrique à aiguilles oscillantes de William Fothergill Cooke (qui avait étudié la médecine à Paris) et Charles Wheastone (brillant inventeur dans de très nombreux domaines): toujours le même principe, mais ici cinq galvanomètres commandent les mouvements de 5 aiguilles permettant de coder 20 lettres: démonstration sur 2,5 km entre deux gares en juillet 1837, ce système dont la "patent" est déposée et obtenue en 1837 sera adopté par la Great Western Railway en 1839.



En parallèle au télégraphe à 5 aiguilles, Cooke & Wheatstone développent le télégraphe à 2 aiguilles qui va assurer à partir de 1846 le développement foudroyant du réseau de la Cie du Télégraphe Electrique entre toutes les villes importantes d'Angleterre et d'Ecosse.

 


1837: à New-York enfin, le télégraphe dit de Samuel Morse, personnage dont la renommée mérite que l'on en vérifie le bien-fondé:


Samuel Finley Breese Morse (27 avril 1791 – 2 avril 1872), fils d'un pasteur du Massachusetts, éduqué au collège de Yale (Connecticut), peintre et sculpteur de talent, est professeur de "littérature relative aux arts du dessin" à l'université de New-York à partir de 1830. Sur le paquebot le Sully qui le ramène en 1832 du Havre à New-York après un voyage dans les musées d'Europe, il entend parler des expériences de Franklin sur l'électricité, et assiste à des expériences d'électromagnétisme par un géologue de Boston, Charles T. Jackson; Morse imagine alors qu'il doit être possible d'utiliser l'électricité pour transmettre des messages. Suite à des discussions avec ses collègues scientifiques de l'université de New-York (Pfr. Dana et Torrey), il se fait offrir un électro-aimant et bricole jusqu'en 1835 une machine qui ne fonctionnera vraiment qu'après les améliorations apportées par son autre collègue professeur de chimie Leonard Gale (adoption de batteries plus efficaces, d'un nouvel électro-aimant performant et insertion d'un ou plusieurs "relais" pour augmenter la portée).


Et surtout, c'est son association avec le jeune et riche Alfred Vail, éléctromécanicien de grand talent et même de génie, qui va rendre l'équipement "Morse" vraiment opérationnel:



Vail remplace l'invraisemblable transmetteur en bois imaginé par Morse par un manipulateur directement actionné par le doigt de l'opérateur et surtout conçoit le fameux code "Morse" (encore en usage aujourd'hui) composé de points et de traits pour coder lettres, chiffres et signes.


A l'origine Morse avec son transmetteur en dents de scie ne savait coder que les chiffres de 1 à 0 et un dictionnaire était prévu pour interprêter les messages reçus. C'est bien Vail qui comprit en visitant une imprimerie typographique que certaines lettres et signes étaient bien plus utilisés que d'autres et que le code devait privilégier les lettres les plus fréquentes en les codant le plus simplement possible.


Les représentants du congrès américain en 1838 puis les officiels français en 1842 auxquels Morse présenta "son" système admirent, sans enthousiasme particulier, qu'il semblait "assez performant".


Mais ce n'est qu'en fin 1843, après d'incessantes démarches des deux côtés de l'Atlantique que Morse obtiendra du Congrès un petit budget de 30 000 $ pour construire en 1844 (dans l'indifférence générale!) une ligne télégraphique Washington - Baltimore qui ne sera mise en service que début 1845.


Morse était donc un excellent "communiquant" mais il a passé son temps à poursuivre de sa vindicte et de divers procès tous ceux qui ne le déclaraient pas premier et unique inventeur de la télégraphie, par exemple Charles T.Jackson rencontré en 1832 sur le Sully ou Horatio Hubbell dont nous reparlerons bientôt.


Dans un autre registre, Morse était très actif dans les mouvements anti-catholiques and anti-immigration de son époque, et - bien que "yankee" (nordiste) - défendait avec éloquence dans les années 1850 la pratique de l'esclavage, considérant que Dieu l'approuve, puisque les peuples de la bible le pratiquent...Le lecteur devinera sans doute qu'aux yeux de l'auteur de ces lignes, la réputation de grand génie de l'humanité de Morse est largement usurpée!


Dernier - mais non des moindres - savant / ingénieur à mentionner pour les découvertes qui feront décoller les performances de la télégraphie électrique: Sir William Thomson.


Cet irlandais, né à Belfast en 1824, est, lui athentiquement, l'un des très grands génies de son siècle (thermodynamique, phénomènes magnétiques, etc.) et nous le retrouvons dès 1854 dans tous les projets de câbles transatlantiques anglo-américains; il sera anobli par la reine Victoria, nommé "Pair" du royaume en 1892 et il est de ce fait bien mieux connu sous le nom de Lord Kelvin: C'est en 1851 que William Thomson met au point son galvanomètre ultra-sensible à miroir qui est en opération lors de la pose et du bref fonctionnement du câble de 1858.



Les réseaux de télégraphie électrique terrestre se développent donc très rapidement:

> en Angleterre, à partir de 1839, comme outil de signalisation des voies de chemin de fer, puis ouvert au public en 1847 sous le régime d'un exploitant privé Electric Telegraph Company bénéficiant très tôt d'un monopole gouvernemental; on totalise 6 500 km de lignes en 1852!



> aux USA, à partir de 1845, ouvert au public et à la concurrence de multiples compagnies privées dès 1845; on totalise 19 000 km de lignes en 1852.



> en France, le passage de la télégraphie optique Chappe à la télégraphie électrique est l'objet d'âpres luttes: l'administration télégraphique, puissante et bien organisée sous la direction d'Alphonse Foy, a été renforcée par la loi du monopole étatique des télécoms de 1837:


"Quiconque transmettra sans autorisation des signaux d'un lieu à un autre, soit à l'aide de machines, soit par tout autre moyen, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à un an et d'une amende de 1 000 à 10 000 F."


Les défenseurs de la télégraphie optique font barrage au savant visionnaire François Arago qui promeut avec éloquence la nouvelle technologie: en 1842, à l'occasion du vote par la chambre des députés d'un crédit de 30000 F pour expérimenter le dispositif de M. Jules Guyot d'éclairage de nuit des bras des tours télégraphiques (sic!), Arago évoque le succès des déploiements en Angleterre, M. Pouillet (Académie des sciences, professeur de physique à la Sorbonne) rétorque que la télégraphie électrique est une "utopie brillante qui ne se réalisera jamais!". Néanmoins, le ministre de l'intérieur nomme une commisssion le 12 nov 1844: malgré son frileux rapporteur Pouillet, entouré heureusement de Bréguet, Arago et Becquerel, ses conclusions sont favorables et une ordonnance royale du 28 nov 1844 débloque un crédit de 240 000 F pour réaliser à titre expérimental la première ligne Paris - Rouen (137 km) qui est ouverte en 1845. Le 4 juin 1846, une nouvelle loi attribue 490 000 F pour établir une ligne Paris - Lille: preuves du peu d'enthousiasme dont font preuve à nouveau son rapporteur Pouillet et le grand directeur de l'administration télégraphique Alphonse Foy, la ligne aérienne Paris-Lille sera maintenue en parallèle et les équipements électriques terminaux devront reproduire exactement sur des petits bras articulés les signaux télégraphiques Chappe! C'est Louis Clément Bréguet, brillant ingénieur et horloger, qui parviendra à réaliser ce monstre technologique aussi compliqué qu'inutile, qui ne sera définitivement abandonné qu'en 1854.


Et ce n'est qu'en 1851, sous l'impulsion du Prince-président Louis-Napoléon Bonaparte, que le télégraphe est mis à disposition du public français mais avec de nombreuses restrictions, qui ne seront levées que très progressivement.

 

3. Les premiers câbles télégraphiques sous-marins

Dès le début des déploiements de lignes télégraphiques terrestres, on a pensé à immerger des lignes au fond d'étendues d'eau douce ou salée. Sur de courtes distances (traversées d'une rivière) les premiers essais furent concluant dès 1839 en Inde, ou 1842 à New-York.


Mais on s'aperçut vite que la mise en oeuvre de câbles conducteurs d'électricité d'une longueur substantielle en milieu sous-marin exigeait de résoudre tout d'abord deux problèmes industriels:


Les solutions sont alors mises aux point par des britanniques:


1- la production d’armures en fils d’acier torsadés est effective dès 1845 à Londres,


2- la découverte à Singapour en 1843 par un chirurgien britannique colonial, le Dr William Montgomerie de la gutta-percha, excellent isolant proche de l’hévéa et résistant à l'eau de mer;


La gutta-percha se révèle un isolant idéal pour la fabrication de câbles destinés à conduire l'électricité en milieu marin (jusqu'à ce que le polyéthylène ne soit mis au point, bien sûr):


La production de fils de cuivres extrudés et enrobés de gutta-percha puis armés de fils d’acier est donc opérationnelle à Londres dès 1847 dans les usines concurrentes de The Gutta Percha Cy et de Siemens Brothers.



Mais c'est dès 1845 que deux entrepreneurs anglais, les frères John-Watkins et Jacob Brett, proposent au Government Registration Office de réaliser une liaison Europe / Amérique, puis à l'Admiralty une liaison Grande Bretagne / colonies, enfin comme premier test une liaison plus modeste Dublin castle / Downing Street chiffrée à £20,000.


Ces propositions ayant été refusées, les frères Brett passent sur le continent, en France et en Prusse et finissent par obtenir en 1847 une autorisation de Louis-Philippe pour un câble trans-Manche, mais ils ne parviennent toujours pas à réunir les fonds privés nécessaires.


Peu après, le 10 août 1849, c'est Louis Napoléon, à cette date "Prince Président", très anglophile et passionné de nouvelles technologies, qui leur concède un droit d'atterrissement d'un câble sous-marin de télégraphie électrique Angleterre / France

 


et le 28 août 1850, un premier câble est posé par le remorqueur Goliath, mais il fonctionne à peine 11 minutes.


Un second câble est construit par les frères Brett et, le 19 octobre 1851, est posé par le remorqueur Blazer:


 

il fonctionnera commercialement durant 40 ans!...


Les grands noms de cette nouvelle industrie sont donc à partir de 1850 tous anglo-saxons: Gisborne (à l'origine du projet transatlantique de Cyrus Field), Charles T. Bright, John Pender (que l'on surnommera "the cable king" vers 1872), sans compter Newall et tous ses collègues qui développent à partir de 1864 sur les bords de la Tamise la célèbre TelCon (Telegraph Construction & Maintenance Co Ltd).

 

4. Les premiers projets de câble sous-marins transatlantique

Conférence SHAASM du 18/05/2015

  1. 1 nm = 1 mile nautique =1 852 m
  2. ETA = Estimated date/Time of Arrival = date/heure estimée d'arrivée